mardi 14 septembre 2010

Meurtre par compassion : le cas Latimer

Alors que le suicide assisté défraie la manchette, son proche parent, le meurtre par compassion, mérite également notre attention.  Contrairement au premier, le second geste n’implique pas que ladite victime soit consciente, ni désireuse de mettre fin à ses jours. 

La cause de Robert Latimer, qui s’était vu condamné à la prison à vie, en 1993, pour le meurtre de sa fille Tracy, incarne on ne peut mieux la lutte obstiné pour la reconnaissance de la légitimité du meurtre par compassion.  Qu’il ait tort ou raison, on ne peut accuser l’homme de manquer ni de courage, ni de cohérence, dans le maintien opiniâtre du bien-fondé de sa décision.  Voici, à ce propos, l’un de mes textes d’opinion, paru en 2007, qui situe, je crois, les enjeux d’un débat toujours d’actualité.

Latimer : la mauvaise réponse

Le 6 décembre dernier (2007, NDA), anniversaire de la boucherie de Polytechnique, l’une des pires tueuses en série de Grande-Bretagne, Beverley Allitt, a vu sa demande d’appel rejetée.  La Haute Cour de Londres lui a plutôt imposé une peine minimale de 30 ans de détention.  Cette infirmière, surnommée « l’Ange de la mort », avait été condamnée à vie en 1993 pour le meurtre de quatre enfants, dont trois bébés et un garçon handicapé mental de 11 ans.  La justice l’avait également reconnue coupable de trois autres tentatives de meurtre et d’avoir handicapé à vie six autres patients.  Un besoin maladif de notoriété aurait été le mobile de ces crimes, mais rien n’est certain.

C’est ironiquement la même année, soit en 1993, que le fermier saskatchewanais Robert Latimer s’était vu lui aussi condamné à la prison à vie pour le meurtre au deuxième degré de sa fille Tracy, sévèrement handicapée.  L’enfant, qui nécessitait les soins constants de ses parents depuis 12 ans, était née avec une paralysie cérébrale et ne devait jamais dépasser les capacités intellectuelles d’un enfant de trois mois. 

Autre coïncidence, c’est la veille de l’appel rejeté de l’infirmière homicide que Latimer se voyait refuser une demande de liberté conditionnelle. La Commission nationale des libérations conditionnelles estimait que l’homme n’avait « pas développé suffisamment d’introspection et de compréhension de (ses) actions. »  En effet, le père incarcéré n’a jamais dérogé d’un iota de sa version des faits.  « Tuer ma fille était la bonne chose à faire », devait-il maintenir.  Manifestement, c’était la mauvaise réponse.

Admettons qu’il aurait été improbable qu’un système judiciaire, ayant la prétention de « protéger les personnes les plus vulnérables », comprenne et admette aujourd’hui les raisons qui ont jadis entraîné une sentence à vie.  Les magistrats pourraient, au mieux, se voir accusés d’incohérence, au pire, d’avoir condamné injustement un homme ayant posé un geste en soi répréhensible, mais excusable, vu des circonstances exceptionnelles.  Ce risque, la Commission n’a pas voulu le prendre.  Tout au plus a-t-elle tendu une frêle perche, en recommandant au Service correctionnel du Canada que Latimer prenne part à une thérapie, en vue d’une prochaine demande de libération, dans deux ans.

Si seulement le père de Tracy avait manifesté du remord, de la contrition.  Si seulement il avait versé quelques larmes, en avouant qu’il aurait voulu revenir en arrière, remonter le temps, jusqu’avant le geste fatal qui allait clore une vie et gâcher la sienne.  Si seulement il s’était excusé, de ne pas avoir fait confiance au système de santé, qui aurait peut-être fini par soutenir deux parents épuisés par une tâche inhumaine et harassante.  Si seulement il avait manifesté sa foi en la divine providence, les progrès de la science, les pèlerinages à Lourdes, les miracles.

Rien de tout cela.  Latimer appartient  à cette race d’hommes de principe, certes capable de gestes extrêmes, mais aussi d’en assumer les conséquences, même si ça signifie un séjour prolongé aux frais de l’État.  N’est-il pas déroutant que la justice canadienne traite un père éploré aussi durement que la justice britannique, une tueuse psychopathe.  Voilà sans doute la rançon de l’intégrité, pour celui qui ne donne pas la bonne réponse.

Source : Cyberpresse, 11 décembre 2007;  Le Soleil, 17 décembre 2007

Latimer au présent…

Il semble que Latimer continue aujourd'hui de faire les frais de ses convictions.  Encore tout dernièrement, l’homme de 57 ans ne se qualifiait toujours pas, aux yeux de  la Commission des libérations conditionnelles, pour l’obtention de périodes de sortie de cinq jours semaine.  Toujours pas prêt, selon elle.  L’opinion publique a-t-elle pesé dans la balance ?  Toujours est-il que la CNLC vient de virer capot et accorde désormais à l’ancien fermier la permission refusée. 

Rappelons que Robert Latimer sera éligible à une libération conditionnelle définitive le 8 décembre prochain.  La récente volte-face de la Commission annonce-t-elle la fin de son incarcération ?  Un affaire à suivre, dont les enjeux ne sont pas prêts de faire consensus…

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