dimanche 30 mai 2010

Tea Party : en arrière toutes !

L’avènement, depuis plus d’un an, du Tea Party, ce mouvement radical d’opposition aux politiques de Barack Obama, indique à coup sûr un nouveau tournant dans le psychodrame que n’a jamais cessé d’être la politique étasunienne.  Le 19 février 2009, Rick Santelli, journaliste économique à CNBC, devait piquer en direct une sainte colère contre les mesures de soutien financier préconisées par Washington afin de secourir les Américains sur le point de perdre leur maison, des «loosers, selon lui, qui ont installé une nouvelle salle de bain et qui sont dans l’incapacité de rembourser leur dette ».  Aucune allusion ici à une crise hypothécaire, ni aux taux d’intérêt inflationnistes qui en ont découlé, bien sûr.

Dans la même foulée, Santelli annonçait la tenue d’un Tea Party à Chicago, référence à un événement historique survenu à Boston en 1773, alors que des coloniaux américains, révoltés contre la taxation du thé par le Parlement britannique, s’emparèrent de vaisseaux commerciaux anglais et déversèrent le contenu de centaines de coffres de thé dans le port.  C’est par analogie avec cet événement que s’est cristallisée l’opposition contre le plan de relance économique des démocrates, puis contre leur réforme de la santé, afin que le contribuable, célébré en tant qu’individu, n’ait pas à défrayer de facture collective.  On aura beau prétendre qu’il s’agit d’un mouvement spontané, le Tea Party bénéficie d’un soutien important d’associations conservatrices et d’une couverture médiatique soutenue de Fox, d’allégeance républicaine bien connue.

En sonnant le glas de la super majorité démocrate, l’élection du républicain Scott Brown, au siège laissé vacant par Ted Kennedy au sénat du Massachusetts, a constitué la première victoire du mouvement.  Bien mal lui en prit : non seulement la réforme de la santé est passée malgré tout, mais Brown devait jouer un rôle déterminant dans le passage au Sénat de la réforme financière, qui prévoit notamment la mise sur pied d’un organisme de protection du consommateur financier, au sein de la banque centrale.  Pourquoi s’en faire, puisqu’on protège l’individu ?...

On serait en droit de croire qu’une organisation en pleine ascension se chercherait des leaders crédibles.  Aussi peut-on légitimement s’étonner devant les acclamations « Palin, présidente », scandées par 20 000 fervents supporters, le 14 avril dernier.  Cette marathonienne surmédiatisée de la répartie autodestructrice aurait reçu 100 000 $ pour le discours prononcé à cette occasion.  Il y a pire (oui, c’est possible) : Rand Paul, star montante du Party, après avoir défait le candidat républicain en vue du siège de sénateur du Kentucky, n’a rien trouvé de mieux à faire, pour célébrer l’événement, que de répéter sur toutes les tribunes que la loi de 1964, sur l’égalité des droits civiques, était trop large, qu’ Obama était un « non-Américain » (« un-American »), avant d’approuver qu’une entreprise privée devrait avoir le droit de refuser un client noir…

Anti-démocrate, le Tea Party demeure critique envers le parti républicain, trop mou à son goût. Il souhaite le radicaliser en lui opposant des candidats qui incarnent davantage ses valeurs. Généralisée, une telle tactique pourrait fort bien avoir pour effet de diviser le vote au profit des démocrates, lors des élections de mi-mandat.  Il n’est pas jusqu’à John McCain, candidat défait à la présidentielle, qui pourrait ne jamais remplir son cinquième mandat en tant que sénateur de l’Arizona, devant la menace du candidat ultraconservateur du Party, J D Hayworth. Grâce aux maladresses stratégiques du Tea Party, comme de leurs figures de proue, le deuxième mandat hypothétique d’Obama en 2012 pourrait bien devenir réalité.  Dans le bureau ovale, la garde rapprochée du président peut souhaiter longue vie au mouvement, à Sarah Palin et à Rand Paul…

Également paru dans Le Soleil du 5 juin 2010 et dans Le Nouvelliste du 7 juin 2010.

Paru dans Watching America, sous le titre The Tea Party : Back Up ! (traduction : Hodna Nuernberg), le 5 juin 2010.

dimanche 23 mai 2010

Grande noirceur : un no man’s land

Connu pour son franc-parler, Michel Chartrand a déclaré à plusieurs reprises que les femmes avaient construit le Québec.  S’il est une personnalité que l’on ne puisse soupçonner de flagornerie, ni d’être l'otage de la political correctness, c’est bien ce syndicaliste rebelle et défenseur des droits des travailleurs accidentés.  Qu’il s’agisse de mères de famille nombreuses, de membres des communautés religieuses, plus tard de militantes de groupes féministes, de bénévoles ou d’aidantes naturelles, la contribution sociale des femmes ne peut être passée sous silence. 

Celle de nos pères et de leurs prédécesseurs de même sexe ne bénéficie cependant pas d’une reconnaissance comparable.  Leur apport à l’essor du Québec contemporain reste le plus souvent méconnu, comme si l’on préférait, sous l’influence d’un réquisitoire durable contre une société patriarcale, se remémorer plutôt leur caractère souvent peu démonstratif, quand on ne dénonce pas les abus de violence familiale, sexuelle, ou l’alcoolisme dont épouses et enfants ont fait les frais. Le stéréotype du mari qui buvait ses paies à l’hôtel, parfois en sulfureuse compagnie, ou qui abandonnait sa famille, sans lui verser de subsides, pour une femme plus jeune, est resté fortement gravé dans notre inconscient collectif.  Est-ce pour cela que certains hommes préfèrent attendre aujourd’hui que leur conjointe les flanque à la porte plutôt que d’assumer « l’odieux » d’une séparation ?

On oublie un peu facilement que seule une minorité de sexe masculin, l’élite de la société, composée d’hommes publics ou d’église, de chefs d’entreprise et de notables, constituait la classe dominante de cette société phallocratique tant décriée.  La majorité des hommes québécois de l’époque, journaliers, ouvriers, artisans ou cultivateurs, bref gagne-petit, subissait, au même titre que les femmes, le contrecoup hiérarchique de valeurs imposées, de décisions politiques et économiques inéluctables, bref d’un mode de vie décidé d’avance à propos duquel ils n’avaient pas voix au chapitre.  Les hommes n’étaient pas affectés de la même manière que les femmes, voilà tout.

Il fallut l’avènement du syndicalisme, soutenu, admettons-le, par le clergé, pour que le travailleur ordinaire ait enfin droit de parole.  Or, le biais syndical demeure la principale avenue par laquelle on a exploré la condition masculine du temps, bien qu’on se soit surtout cantonné aux conditions de travail.  Malgré cela, il semble facile aujourd’hui d’oublier l’incertitude du lendemain vécue par ces hommes, leurs salaires de misère, les semaines de six ou sept jours, les journées qui n’en finissaient plus, le mépris du foreman anglophone, dont les gars comprenaient à peine les ordres, l’épuisement professionnel et les maladies industrielles, dont l’amiantose, qui compromettaient ce qu’on appellerait de nos jours leur qualité de vie, quand elles n’abrégeaient pas leur existence.
Quand on songe à la grande noirceur, on se représente des familles québécoises modestes, peu scolarisées et nombreuses, qui augmentaient sans cesse sous la pression du devoir conjugal, que toute épouse devait à son mari, et devant l’obligation de ne pas empêcher la famille, la patrie de demain.  Chaque nouvelle bouche à nourrir venait intensifier une pression parfois intenable pour le travailleur canadien français, alors seul pourvoyeur, mais qui restait un pion parmi tant d’autres, interchangeables, remplaçables, pareils à lui sur le marché du travail.


Le couple inversé

Avant la révolution tranquille, le rôle social traditionnel de la femme était valorisé : mère, elle portait en son sein l’avenir de la nation.  Plus sa progéniture était abondante, plus significative était sa contribution à l’essor du Québec.  Il suffisait d’un corps en bonne santé, d’un mari vigoureux, et la femme québécoise découvrait dans la maternité bien davantage qu’un accomplissement ultime : elle se forgeait son identité de femme, d’être humain.
Bien sûr, tout cela n’était pas sans risque et nombreuses accouchaient dans des souffrances sans nom ou mouraient en couches sans qu’aucune alternative préventive ne leur soit offerte. Pour les survivantes d’un tel traumatisme, la perspective d’une nouvelle grossesse devenait un avant-goût de l’enfer, un concept populaire en ces temps reculés.  Nous étions loin de notre époque où les femmes ont acquis le droit de disposer de leurs corps, au grand dam de certains esprits rétrogrades heureusement minoritaires, qui souhaiteraient que toute grossesse, même consécutive à un viol, soit menée à terme.

Au Québec comme ailleurs, la réussite d’un homme se mesurait au prestige de la profession, au salaire gagné, au degré d’instruction, tout autant qu’à la respectabilité morale de l’individu.  On voit difficilement comment une majorité de Canadiens français, faiblement scolarisés, unilingues francophones, à qui le curé de la paroisse inculquait le mirage d’un bonheur suprême au royaume des cieux, en récompense d’une vie de labeur et de privations, pouvait correspondre à ces critères de réussite professionnelle.  « Nés pour un petit pain » resterait pour des décennies leur devise. 

Comme la réussite professionnelle demeurait également, comme aujourd’hui d’ailleurs, le premier critère par lequel un homme mesurait sa valeur personnelle et développait son identité, on ne se surprendra pas du sentiment d’infériorité, voire d’échec, de l’homme québécois de cette période, dont on retrouvera l’écho dans notre littérature.  Même les figures romantiques qu’incarnaient notre Survenant, ou l’Alexis d’Un homme et son péché, restaient des marginaux désœuvrés, presque des romanichels, auxquels le charisme et l’éloquence tenaient lieu d’affirmation de soi.  Reste qu’ils n’avaient, en bout de ligne, ni travail valorisant, ni famille.
Avec l’incommunicabilité entre l’homme et la femme, le concept du couple inversé occupe une place prépondérante en études littéraires québécoises.  Notre littérature regorge de personnages masculins faibles, irrésolus, tel Ovide Plouffe et Ovila Pronovost ou, plus rarement, forts mais antipathiques, comme Séraphin Poudrier, tandis que leurs contreparties féminines agissent en femmes de caractère et de coeur, comme Émilie et Blanche Bordeleau, ou en héroïnes au destin contrarié tel Donalda, réduite à la servitude par l’avarice de son mari.  Ne perdons pas de vue que l’art, littéraire ou autre, nous renvoie le reflet d’une époque comme de la société qui l’habite.


Un cas vécu

À une époque où je travaillais comme agent de service privé (agent de sécurité en civil, chargé de la surveillance de personnes psychiatrisées en milieu hospitalier), je dus un jour m’occuper d’un certain Monsieur Painchaud (nom fictif).  Le pauvre homme représente à ce jour l’exemple le plus extrême de victime masculine de la grande noirceur qu’il m’ait été donné de voir. 
Terriblement confus, diminué autant physiquement que moralement, boiteux, incontinent, le pauvre homme radotait sans fin la même phrase, ayant trait au travail, et au sentiment d’échec qui, selon toute vraisemblance, l’avait terrassé : « Des jours, y te disaient : tu vas être ben, tu vas avoir de l’argent, des semaines de temps, pis ensuite, y te disaient : retourne chez vous.  Y en a plus, de job. »  Après quelques heures en sa compagnie, j’avais arrêté de compter les fois où il devait répéter ce refrain, parfois entrecoupé de ce triste couplet : « Tu vas au chantier, avec ton coffre à outils pis ton égoïne, y te disent qui qui rentre, qui qui rentre pas.  Faque tu t’en r’tournes chez vous… »

Pendant tout ce quart de travail, j’ai eu sous les yeux cet homme, incapable de se nourrir ou d’aller aux toilettes sans préposé, un être brisé, une ruine.  Au bout de quelques heures, il avait tout dit de lui, par son délabrement intégral bien davantage que par ses propos.  Son histoire était la même que celle de son voisin, de son ami, de son frère, ou de son père avant lui. Évidemment, tous ses pairs ne finissaient pas aussi misérablement, mais il est difficile d’imaginer un homme vivre un stress aussi considérable sans dommages collatéraux.

Faiblement scolarisé, unilingue francophone, d’origine modeste, pourvoyeur d’une famille qu’il n’arrivait que sporadiquement à faire vivre correctement, dans le meilleur des cas, l’usure causée par sa situation l’avait finalement rattrapé.  Irrémédiablement. 

Lors d’un quart de travail subséquent, je rencontrais son épouse, Mme Painchaud, voisine de chambre du patient que je devais alors surveiller.  Elle venait de subir une chirurgie d’un jour et devait repartir le lendemain. Si l’infirmière ne m’avait pas assuré qu’il s’agissait bien de l’épouse du pauvre hère dont j’avais assuré la sécurité quelques jours auparavant, je ne l’aurais jamais cru, encore moins deviné.

Le contraste entre cette femme et son mari avait de quoi vous jeter à terre.  J’avais devant moi une dame robuste, qui paraissait à peine la soixantaine, mais qui devait être plus âgée, en pleine forme, droite et fière comme un chêne, de mise soignée et élégante, impeccablement coiffée, souriante et visiblement en pleine possession de ses moyens.  Au fait, vous ai-je touché un mot sur le couple inversé ?...


En guise de conclusion…

Je vous entends déjà : faudra-t-il, après s’être indignés pendant 40 ans du destin des femmes victimes d’hommes prédateurs, se morfondre désormais sur le sort d’hommes dévastés, vivant dans l’ombre de leurs femmes fortes de l’évangile ?  Tirons les leçons qui s’imposent des erreurs passées et gardons-nous des stéréotypes misérabilistes forgés à partir de situations extrêmes, mais marginales.
Pendant mon expérience en service privé, j’ai eu la responsabilité de femmes du même âge que  M. Painchaud, tout aussi hypothéquées que lui, parfois pires.  J’ai eu également la chance de rencontrer des hommes de la même époque, aussi solides que le roc de Gibraltar.

Loin des généralisations réductrices, j’ai voulu démontrer, par ce propos, en m’appuyant sur un exemple concret quoique limite, l’existence d’une problématique masculine courante, spécifique à une époque.  Il existe cependant un monde de nuances à étudier entre l’évocation d’un phénomène, si dévastateur soit-il, et la réalité globale d’être un homme, peu importe l’époque envisagée.  Qu’on soit homme ou femme, la foi nécessaire, peut-être naïve, en une humanité saine de corps et d’esprit doit toujours subsister, malgré les inévitables exemples de déchéance qui nous entourent, sinon précisément à cause d’eux…

Le texte que vous avez lu constitue le neuvième chapitre de l’essai intitulé Le syndrome de la vache sacrée.

jeudi 20 mai 2010

Quatre garçons dans le vent à l'ONF...

Non, il ne s'agit pas de John, Paul, George et Ringo, mais plutôt de Guy, Pierre, Yves et de votre humble serviteur, Olivier, quatre agents de sécurité dont la stabilité professionnelle s'est trouvée du jour au lendemain balayée par la crise mondiale, qui devait entraîner la fermeture du poste de garde de l'usine où ils travaillaient.  L'annonce de cet événement, survenu début mars 2009, m'avait alors inspiré un texte, justement intitulé Quatre garçons dans le vent... qui avait été publié dans Le Journal de Montréal, Le Soleil de Québec, et Le Nouvelliste de Trois-Rivières.  

L'Office national du film devait récemment me demander de commenter ce topo, dans le cadre d'une série de web-documentaires intitulée PIB, qui regroupe les témoignages de travailleurs aux prises avec les dommages collatéraux de la situation économique actuelle.  Vous trouverez mon commentaire en cliquant sur le lien ci-dessous.


Pour vous mettre dans le bain, vous pouvez lire auparavant le texte qui a attiré l'attention de l'ONF.  Bonne lecture et bon web-documentaire.

Quatre garçons dans le vent

En rentrant travailler ce vendredi 13 février, ce n’est pas une boîte de chocolats qui m’attendait, en cette veille de Saint-Valentin, mais la date de fermeture définitive de notre poste de garde.  Les quatre agents de sécurité d’une usine de Bécancour, dont l’auteur de ces lignes, savaient depuis novembre que leurs jours étaient comptés.  Nous voilà maintenant fixés sur le nombre.  À notre tour de grossir sous peu les rangs des cibles de la crise mondiale.

Pour survivre à la concurrence qui l’oppose à la Chine, à la Russie et à l’Indonésie, l’entreprise que nous allons quitter doit sabrer partout où elle le peut.  Un plan de match qui est devenu le lot de tant d’acteurs du secteur manufacturier.  Il ne s’agit cependant pas pour nous d’une perte d’emploi en tant que tel mais bien de la fin du contrat qui liait l’usine à notre agence de sécurité.  Nous ne travaillerons donc plus à la première, mais resterons, dans l’immédiat, à l’emploi de la seconde. 

Vu leur rareté, les probabilités de nous voir re-localisés par notre employeur dans des postes à temps plein demeurent par ailleurs bien minces.  Contrairement à beaucoup d’autres, nous ne nous retrouverons cependant pas sans ressources.  Pour assurer notre subsistance, il faudra toutefois nous montrer disponibles sur appel, 24 heures sur 24, sept jours semaine.  Essayez d’avoir une vie familiale et sociale avec ça.  Reste la recherche d’emplois.

J’étais permanent depuis six ans dans ce milieu de travail après y avoir été suppléant pendant deux ans.  Au début, je croyais que j’allais m’ennuyer fermement au contact des gars de l’usine, habitué que j’étais à du personnel à 75 % féminin.  J’étais persuadé que je n’entendrais parler que de chars, de sports et d’anatomie féminine.  Il m’a fallu réaliser qu’il n’y avait pas que les blondes qui étaient victimes de préjugés sexistes.  Voir un « Serge » dans chaque travailleur manuel n’était guère plus reluisant.  Plus d’un esprit élitiste apprendrait l’humilité au contact de ces gars-là.

Perdre un poste ou un emploi, ce n’est pas qu’une stabilité financière qui s’envole.  C’est aussi la rupture avec un milieu de vie où l’on passe, selon les cas, 35, 40 heures ou plus par semaine, de jour, de soir, de nuit, les weekends ou les jours fériés.  C’est la fin d’un sentiment d’appartenance à une collectivité de gens que l’on n’aurait probablement pas choisie selon nos affinités personnelles, mais avec qui l’on aura développé des connivences, des complicités, qui en font presque une famille parallèle.  Certains se reposent même de leur foyer au travail. 

Perdre sa place, ça peut être aussi l’occasion de repartir à zéro, d’entreprendre les démarches que l’on remettait au calendes grecques, sécurisé que l’on était par sa petite routine, ses habitudes ancrées, par ailleurs nécessaires à la stabilité de tout être humain.  Comme rien n’arrive pour rien, il faut s’accrocher à la perspective d’une nouvelle étape, même si l’itinéraire qui y mène comporte son lot d’obstacles.  Balzac disait que le mal, c’était du bien à long terme.  Voilà une occasion pour plusieurs d’entre nous de vérifier ce précepte, au plan individuel et collectif.

mardi 11 mai 2010

Le tir du centaure

J’avais 14 ans quand, furetant dans une librairie, je louchais subitement vers un titre : À la recherche de l’orgasme.  Intrigué, comme tout jeune homme normal pouvait l’être, je voulus savoir qui avait osé une formule aussi provocatrice.  Elles étaient cinq.  Une image saugrenue s’imposa aussitôt malgré moi.  J’imaginais lesdites écrivaines, costumées en exploratrices et armées chacune d’un filet à papillon, à l’affût, dans la jungle.  Tel un rhinocéros en rut, un orgasme jaillissait des broussailles, chargeant et dispersant aussitôt notre commando en déroute, au milieu de cris de panique et d’un repli débridé. 


Bien que, bon an, mal an, des magazines féminins nous assurent que cette volupté ultime se dérobe obstinément à une femme sur deux, il est probable que le mot « orgasme » ait été employé par nos drôles de dames au sens figuré.  C’est du moins la grâce qu’il faut leur souhaiter.  De la poursuite du Graal, reprise de façon habile mais détournée par l’auteur du « Da Vinci Code », à la quête de l’inaccessible étoile de Jacques Brel, l’être humain a sans cesse été poussé par un besoin irrépressible de dépassement, une nécessité de repousser ses limites ou par l’emprise d’un désir d’absolu.

Cette prédisposition innée a depuis toujours rendu l’homo sapiens capable du meilleur comme du pire, tel un centaure souvent incontrôlable qui, mi-homme, mi-animal, tire une flèche vers l’horizon sans jamais l’atteindre.  La flèche disparaît mais l’horizon, immuable et impassible, demeure. 

Le tir du centaure, c’est ce qui depuis toujours se trouve à l’origine des guerres ou de l’édification et de la chute des empires.  C’est aussi cette même pulsion qui inspira Pasteur à découvrir la vaccination, Edison, l’électricité ou Marie Curie, le radium.  C’est lui qui alimente les valeurs élevées qui motivent des humanistes à secourir les populations les plus démunies, avec des moyens de fortune.  C’est également cet instinct qui pousse des États à dépêcher des armées dans ces mêmes pays afin de préserver des intérêts économiques sous des prétextes humanitaires qui n’abusent qu’une minorité.

Plus près de nous, c’est l’ambition légitime qui stimule des jeunes à envisager une carrière, et à se donner les moyens de l’assumer.  C’est ce qui incite l’adulte, qui a fait le tour de son jardin, à réorienter son avenir.  C’est ce qui permet à des retraités de donner forme aux projets qu’ils n’ont jamais pu concrétiser pendant leur vie active.  C’est à l’origine cet élan qui pousse le nouveau-né à s’appuyer sur une chaise pour se dresser une première fois sur ses petites jambes.

C’est malheureusement parfois aussi des rêves contrariés, comme ceux du businessman chanté par Claude Dubois, à qui la réussite sociale a coûté ses aspirations de jeunesse. C’est souvent les rêves délaissés par des parents, avec une famille à nourrir.  C’est également les rêves brisés de gens qui n’ont jamais eu les moyens de leurs ambitions et qui ne le réalisent que trop tard.

S’il est important de choisir des rêves à sa mesure, il reste cependant capital d’en avoir.  C’est à ce prix que nous pouvons co-habiter avec le centaure qui, trop souvent, sommeille en chacun de nous.  Pour les autres, il y a toujours les filets à papillons.

15 juillet 2007

Ce Rétrolivier est paru dans Le Soleil du 24 juillet 2007, sous le titre Des rêves à sa mesure.

mardi 4 mai 2010

Les Américains, ces enfants d’éternité…

En politique, c’est connu, six mois représentent une éternité.  Il y a donc plus de deux éternités que Barack Obama était élu en sauveur du peuple américain.  On a peine à le croire aujourd’hui, devant l’escalade de sondages négatifs sur un président auquel certains commentateurs n’hésitent pas à prédire un unique mandat, à l’instar de Jimmy Carter.  Les Américains ont-ils si facilement oublié la complète déroute de l’administration précédente et la perte de crédibilité de leur pays à l’échelle planétaire ?  Il faut envisager cette hypothèse.
Il est vrai qu’Obama dépense plus vite que son ombre dans une optique d’interventionnisme qui ne fait pas l’unanimité, surtout du côté républicain, par nature opposé à ce genre de tactique.  Sa réforme de la santé, qui divise profondément les électeurs, pourrait, malgré sa pertinence évidente mais des coûts immédiats exponentiels, lui nuire lors des élections de mi-mandat.  Il a beau s’agir ici d’un tour de force qui l’impose incontestablement comme un leader coriace et progressiste, plusieurs payeurs de taxes n’admettent pas que les plus démunis puissent bénéficier gratuitement de soins médicaux qu’ils devront défrayer, en plus de continuer à payer les leurs.  La perte de la super majorité démocrate au sénat, après avoir présenté une candidate sans envergure pour conserver le siège laissé vacant par Ted Kennedy, a démontré par ailleurs une faiblesse stratégique inconcevable.

Il semble bien loin le temps où une petite frappe, devenue président en 2000 par son hérédité et une élection aussi contestée que discutable, suscitait une tension internationale immédiate par son arrogance et son élocution déficiente.  Oubliés, semble-t-il, les mensonges de Collin Powell à l’ONU, admis par la suite à mots couverts, sur les « preuves irréfutables d’armes de destruction massive » détenues par Saddam Hussein.  Évanoui, le souvenir de Hans Blix, chef des inspections à l’ONU, condamnant vertement le déclenchement d’une guerre « préventive » mais illégale, alors que les autorités irakiennes collaboraient pleinement avec les inspecteurs.  Déjà estompé, le souvenir des coûts faramineux d’un conflit injustifié, de ses morts civiles et militaires et des erreurs tactiques grossières d’un Donald Rumsfeld. 

Le public américain, semble méconnaître les conflits d’intérêt des Bush, Cheney, Rice et Rumsfeld avec les grandes pétrolières, et tout ignorer des contrats cédés sans appels d’offre aux amis du parti.  A-t-il eu vent des liens d’affaires des Bush avec Enron, société à l’origine du pire scandale financier américain, ainsi qu’avec les ben Laden, en froid cependant avec leur frère sanguinaire ?  Le peuple américain aurait-il oublié l’arbitraire du Patriot Act, le scandale des écoutes électroniques, l’inertie face à l’ouragan Katrina et la fuite orchestrée de l’identité de Valerie Plame, agente de la CIA et épouse d’un sénateur opposé à la guerre en Irak ? 

Et que dire des violations de nombreux traités internationaux sur le traitement des prisonniers, de l’infamie de Guantanamo et d’Abou Ghraib, des bateaux prisons, sur lesquels la lumière n’a pas été faite, et des preuves que l’administration Bush encourageait le recours à la torture, notamment le waterboarding, qui consiste à simuler une noyade ?   Que conclure du laxisme éhonté des républicains et de son impact sur la crise financière mondiale actuelle ?

Malgré pareille accumulation de faux-pas grossiers et de corruption, les républicains pourraient à nouveau sévir avant longtemps.  Après tout, le bon peuple si peu clairvoyant qui a réélu Bush en 2004 pourrait se révéler suffisamment amnésique pour oublier les démocrates en 2012...

Également paru dans Le Nouvelliste du 10 mai 2010.

Mis en ligne dans le site Watching America (traduction anglaise Amélie Filliatre) le 10 mai 2010.

Un forum de neuf commentaires en a résulté dans le site The Hive le 18 mai 2010.







dimanche 2 mai 2010

Sgt Pepper's : deux, c’est la foule

Avec leur sens particulier du timing, les Beatles allaient lancer leur album le plus marquant, à défaut d’être le meilleur, en plein été de l’amour, après cinq mois de gestation. L’idée de départ de Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band avait germé dans l’esprit de Paul McCartney vers la fin 66.  Les Fab Four venaient de mettre un point final aux tournées.  Ils avaient choisi de ne plus se livrer à des parodies de leurs chansons sur fond d’hystérie collective.  L’idée de créer un album entièrement original, sans contraintes et sous un autre nom que celui des Beatles, en avait inspiré le titre.
Paul McCartney et John Lennon, enregistrant Sgt Pepper's.
Ce projet en tête, McCartney téléphona à un John Lennon alors démotivé et en perte de vitesse.  Le compositeur à lunettes s’était jusque-là taillé la part du lion dans la plupart des albums, avait publié deux recueils d’humour absurde, en plus de tourner pour Richard Lester, le réalisateur des films des Beatles.  D’un disque à l’autre, McCartney gagnait cependant du terrain et Lennon, le leader initial, anticipait le jour où son partenaire lui ferait ombrage.  Dans sa dernière entrevue, en 1980, l’auteur d’Imagine évoque avec amertume l’épisode Pepper comme s’il avait été victime d’un putsh.

Si donc pour la première fois, John Lennon enregistrait moins de titres que son collègue, il atteignait de nouveaux sommets, comme en témoignent des pièces aussi novatrices que Lucy In The Sky With Diamonds, Being For The Benefit Of Mr Kite ou A Day In The Life, dans laquelle McCartney avait inséré une courte mélodie.  Le travail de patchwork de Lennon sur les autres morceaux de l’album s’avère par ailleurs déterminant. 

Paul McCartney, épaulé par le producteur et arrangeur George Martin, demeure toutefois le principal maître d’œuvre de Sgt Pepper. Si cet album brille par une recherche formelle jusque-là inégalée, la richesse mélodique n’est pas toujours au rendez-vous.  Nombreux lui préfèrent Revolver, paru l’année précédente, non sans raisons. 

En effet, le laborieux Within You, Without You, de George Harrison, donne l’impression qu’un musicien termine sa toilette au rasoir électrique.  Lennon avait déjà affirmé que When I’m Sixty-Four représentait à ses yeux ce que McCartney avait écrit de pire.  Quant à Lovely Rita, on cherche en vain l’intérêt de la chanson, comme du personnage.  Même Lennon ne nous épargne pas, avec Good Morning, Good Morning, inspiré d’une pub de Corn Flakes.

Conçu à l’origine comme un album ayant l’enfance pour thème, Sgt Pepper véhicule plutôt le concept de l’album-concept, qui allait être repris avec plus de justesse par Pink Floyd, Allan Parsons Project et la vague de rock psychédélique et progressif.  À partir de la troisième chanson, affirmait Lennon, le concept de l’album s’était évaporé.

Si Sgt Pepper représente le sommet des Beatles, il annonce cependant le début de leur fin.  Ce n’est pas un hasard si, dès l’année suivante, le très sobre album blanc proposait un retour au bon vieux rock and roll.  À noter que cet album, dominé dans une égale mesure par Lennon et McCartney, est un album double, comme s’il n’y avait déjà plus assez de place pour deux leaders dans un disque standard.  La conclusion appartient à l’histoire.

5 juin 2007

Ce Rétrolivier est paru dans Amazon.fr, le 14 novembre 2008